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Préface

Je suis de ces personnes qui s'ennuient facilement. L'attente est pour moi une torture innommable. Or ma vie, comme celle de tous mes contemporains, se résume bien souvent à ces temps morts, inutiles, jetables: attendre l'autobus, attendre au guichet, attendre sa consommation, attendre son chèque, attendre qu'on nous appelle, attendre son tour, attendre le messie, attendre, attendre, attendre. Chaque seconde consacrée à l'attente est pour moi un vol, on me dépouille de ma vie, si cruellement courte.

Pour me donner l'impression que je ne suis pas flouée de mon existence, j'essaie de consacrer tous ces temps morts à l'écriture. Mais n'ayant pas toujours un carnet à portée de la main, je me rabats sur ce que j'appelle les papiers de fortune : prospectus, napperons et serviettes, paquets de cigarettes vides, et autres rebuts de papier que notre société consumériste produit à foison. J'y écris frénétiquement des textes courts, spontanés, laissés généralement sans titre. Lorsque le temps mort prend fin, je les oublie dans mon sac et retourne vaquer à mes occupations. Vient un jour où mon sac déborde de vieux papiers froissés ; je les fourre pêle-mêle dans des boîtes à chaussures que je range sous mon lit, pour ensuite oublier jusqu'à leur existence.

En présentant ces quelques textes, ma démarche s'apparente davantage à l'archéologie qu'à la littéraire. J'ai exhumé un échantillon infime de ces papiers de fortune pour les retranscrire, dans l'état où ils se trouvent, sans tentative de correction ou de réécriture. Seul le titre a été ajouté, lorsqu'il n'existe pas déjà. Chaque texte est accompagné d'une description physique de son support, qui en est selon moi indissociable, puisqu'il contribue à décrire le temps mort qui l'a engendré.

Je vous prie donc d'aborder ces papiers de fortune en les prenant pour ce qu'ils sont, des épaves de moments fugitifs.

Anne Archet

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